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En 1946, oubliées les suspensions qui
s'affaissaient, le cardans qui rendaient l'âme… Il s'était passé
tellement d'événements en dix ans que la traction avait eu largement
la possibilité d'être parfaitement au point. Adoptée par l'armée
allemande dès 1940, elle était allée des sables de Libye aux glaces
de Stalingrad, sans jamais casser, et avait ensuite servi de véhicule
fétiche aux hommes de la résistance. Ainsi commence la légende de
la traction. Elle n'est plus franchement d'avant garde, mais elle
est sûre ; elle n'est pas confortable, mais elle tient admirablement
la route et conserve quelques bonnes années d'avance en ce domaine.
Elle a une direction qui braque pas bien, mais elle ne prend pas
de jeu. Elle ne réalise pas de performances exceptionnelles, mais
elle peut rouler des heures et des heures sans problème. Elle n'est
pas spécialement économique, mais elle est nerveuse. Au lendemain
de cette guerre après laquelle les plaies de l'industrie mettront
cinq à six ans à cicatriser, elle a le mérite d'exister, elle n'est
pas un rêve dispendieux, comme le sera la fameuse Grégoire. Dès
1946, les 11 TA Légère puis la Normale sont à nouveau livrables.
Au cours de cette même année, les bureaux d'étude avaient même envisagé
la création d'une 11 Légère Familiale, qui ne vit jamais le jour.
Les cabriolets et autres coupés, qui n'avaient déjà qu'une petite
part de marché, sont définitivement abandonnés. Quant à la 11 familiale,
sur plate-forme de Normale, elle renaîtra de ses cendres en 1953.
La Traction n'a jamais été une voiture populaire, car elle consommait
de 12 à 14 litres, mais elle fut quand même la voiture de M. Tout-le-monde
car elle était robuste et durable (aujourd'hui, on dirait que c'était
une voiture fiable, avant l'heure). A l'achat, elle fut, dès les
années 1930, très en dessous de ses concurrentes. C'est resté vrai
après la guerre. En recommençant sa carrière à 250 000 F, elle était
très bien placée dans l'échelle des prix par rapport aux Simca 8
et 202, plus petites et moins gourmandes. Il faut attendre 1949
pour qu'elle soit un peu inquiétée par la 203. Au cours des années
d'inflation que sont 1947-1949, les prix doublent et notre 11 CV
passe à 450 000, puis à 480 000 F, autour duquel elle se stabilisera
ensuite. En clair, elle restera moins chère qu'une 203 ou qu'une
Aronde. Il faut attendre 1952 pour que la concurrence, l'élargissement
du marché de l'occasion et surtout le mordant des firmes comme Simca
obligent Citroën à envisager une modernisation. Jusque-là, les mise
au goût du jour n'avaient pas coûté cher à la marque : un volant
à 2 branches, un compteur crème et des chevrons
au tableau étaient apparus en même temps que des sièges Pullman,
qui faisaient en partie oublier la sécheresse de la suspension.
Paradoxe que cette voiture : c'est à partir du moment où les journalistes
spécialisés entreprennent un travail de démolition qu'elle va connaître
une fin de carrière brillante. Les raisons sont nombreuses.
Le rajeunissement, entrepris durant l'été 1952, commence par l'apparition
de 4 clignotants (on n'a pas été regardant) avec nouveau dessin
du compteur et lèvre de tôle claire au sommet du tableau. Puis,
à l'automne, c'est l'apparition d'une malle avec une sellerie entièrement
repensée et un tableau en deux tons qui transfigurent l'intérieur
de cette berline, la rendant plus claire et plus gaie. Le succès
est immédiat et la clientèle se porte de plus en plus vers la Normale,
laquelle, compte tenu de son rapport qualité-prix et de son habitabilité,
restera jusqu'en 1957 une véritable affaire pour ceux qui ne sont
pas très attentifs à la mode. Seule ombre au tableau, la 11 n'est
toujours livrable qu'en noir avant 1953. Simultanément apparaît
la 11 familiale. Citroën reprend un vieux concept d'avant guerre,
puisque la fabrication de ce modèle avait cessé en 1940. Ressortir
une carrosserie treize ans après était une gageure ; essai transformé,
car le quai de Javel, pour une fois, avait eu l'imagination commerciale
aussi fertile que celle de ses techniciens : à partir d'une même
carrosserie, une vraie familiale 7 places avec strapontins (à notre
connaissance, Citroën est le seul à avoir repris ce type de siège
dans les années 1950) et carrosserie transformable en utilitaire,
l'ensemble malle-panneau arrière formant hayon.
La naissance de la DS, fin 1955, condamnait la 11 à terme, mais
la disparition devait être lente pour une simple raison : la DS
ne pouvait pas intéresser les dizaines de milliers d'usagers pour
lesquels mettre 600 000 F dans une voiture était un maximum, alors
qu'on leur proposait à 900 000 F quelque chose de beaucoup plus
voyant, qui fleurait le " nouveau riche ". Ainsi, de 1956 à 1960,
des " citroënistes " convaincus ont usé jusqu'à la corde leur chère
11 Normale, avant de se décider à sauter le pas en passant à l'ID
19. Ce fut en vérité la véritable héritière de la 11, la gamme DS
s'adressant plutôt aux anciens usagers de la 15.
On ne peut brosser la longue histoire de la traction avant sans
évoquer le plus gros modèle, la 15-six. La 15 était en réalité une
16CV fiscaux utilisant la plate-forme de la 11 Normale, avec capot
et ailes rallongés, pour loger à la fois le 6-cylindres et le gros
radiateur incliné. Toutes les cotes du nouveau moteur lancé en 1938
étaient identiques à celles du 11, mais avec 2 cylindres en plus.
La 15 connut une brillante - mais brève - carrière avant guerre.
Comme pour la 11, sa période de gloire se situe après 1948. Après
le conflit, la construction fut reprise avec quelques modifications.
Entre 1946 et 1953, elle fut la voiture officielle du gouvernement
et de ceux dont les affaires
marchaient bien. Les modèles de cette époque se distinguaient par
les larges pare-chocs gaufrés, une calandre entièrement chromée
et des petits volets d'aération dans le capot. Bien que non montés
d'origine, les phares additionnels équipaient presque tous les modèles,
les enjoliveurs de roue étaient également plus gros que ceux des
11 (ainsi que les pneus). Jusqu'en 1954, la voiture ne fut disponible
qu'en version uniforme : noire. Pour les deux dernières années de
son existence (1953-1954), elle bénéficia d'un intérieur plus cossu
et de teintes gris et vert sombre, très agréables. Entre-temps,
c'est-à-dire en 1952-1953, la 15 bénéficia de toutes les améliorations
dont furent pourvues les 11 : sellerie, malle arrière, nouveau tableau
de bord. La 15, en même temps que la 11, fut disponible en familiale.
Ces changements coïncidèrent d'ailleurs avec la sortie de la 15
H, modèle servant de banc d'essai pour les nouvelles suspensions
hydropneumatiques qui équipèrent la DS un an après. Cette suspension
n'était montée que sur le train arrière et Citroën dut rallonger
les barres de torsion de la suspension avant pour que l'ensemble
reste équilibré et apporte un confort maximal. La 15 H était parfaite
en dehors de la consommation (15-18 litres), mais sa ligne était
démodée. Quand on la revoit aujourd'hui, elle donne l'impression
d'être hors du temps. Si on la conduit, on trouve sa direction et
sa commande de vitesses dures et pénibles. La visibilité est bonne
vers l'avant, l'espace intérieur agréable, mais on se cogne le bras
gauche dans la portière. Les sièges sont moelleux et la suspension
des modèles normaux un peu ferme, mais sans comparaison avec celle
des 11. Il est vrai que, dans les années 1948-1950, Grégoire avait
proposé un correcteur qui assouplissait la suspension arrière, mais
qui, n'améliorait pas vraiment le confort.
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