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Fils
d'un diamantaire hollandais, le jeune polytechnicien André Citroën,
âgé de 22 ans, est constamment à la recherche de l'innovation qui
fera de lui un grand industriel. Au cours d'un voyage avec sa famille
en Pologne en 1900, il découvre un procédé lui permettant de produire
des engrenages à doubles chevrons à moindre coût. Sept ans plus
tard, il est à la tête d'une petite entreprise prospère qui emploie
une dizaine d'ouvriers.
C'est pour donner un coup de main à des amis en difficulté qu'il
met pour la première fois ses compétences au service de la production
automobile. De 1907 à 1914, il participe au redressement de la société
Mors en multipliant la production par dix. André Citroën perçoit
alors les immenses débouchés de ce marché en pleine expansion.
Il part immédiatement aux Etats-Unis pour s'inspirer
du mode de production révolutionnaire pratiqué par un certain Henry
Ford, dont le modèle T est produit à grande cadence.
A son retour, lorsque la guerre éclate, il tente de convaincre l'Etat
et quelques amis de le financer pour construire une usine sur le
Quai de Javel qui, promet-il, fabriquera des milliers d'Obus. Sceptique,
le ministre cède face aux arguments du jeune officier ambitieux
qui obtient un marché d'un million d'Obus. L'usine se développe
en un temps record. Ses 13000 ouvriers produisent 23 millions d'Obus
à des prix très compétitifs en quatre ans. Toujours présent dans
l'usine auprès d'eux, leur patron leur rappel régulièrement : "un
obus de plus c'est cent vies françaises de sauvées". Citroën est
désormais le symbole de l'effort de guerre et reçoit la visite des
plus grands responsables politiques. Outre des méthodes de travail
modernes inspirés du taylorisme, Citroën préconise également un
paternalisme évolué. Les ouvriers bénéficient de prestations sociales
avantageuses leur permettant de recevoir des soins, d'aller au cinéma
ou de laisser leur enfant à la crèche.
Malgré son succès, Citroën n'a pas totalement remboursé
ses emprunts et compte sérieusement sur la reconversion de son outil
de production après la guerre. Dès 1916, il embauche le brillant
ingénieur Jules Salomon pour dessiner une voiture populaire, la
type A, lancée trois ans plus tard à grands coups de publicités
comme "la première voiture française de grande série". En 1922,
la 5 HP rebaptisée "Citron" fait exploser les ventes. Plus de 90000
exemplaires sont écoulés en trois ans avant d'être progressivement
remplacé par la B 14, "la première voiture tout en acier". Après
un second voyage aux Etats Unis, il fabrique les C4 et C6 puis propose
dès le début des années 30 le moteur " flottant " plus silencieux.
Innovation et publicité massive resteront désormais
les outils du succès. Pionnier de la production en série, Citroën
révolutionne également le marketing. Il lance ainsi ses voitures
dans les croisières jaunes, noires et blanches, véritables aventures
de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres à travers le monde.
Pour faire parler de lui, il n'hésite pas, non plus, à illuminer
l'Arc de triomphe puis faire écrire son nom dans le ciel de Paris
ou encore recouvrir la tour Eiffel de 250 000 ampoules en 1924.
Malgré un physique quelconque, André Citroën est un grand séducteur.
Il exploite son intelligence et son art oratoire pour convaincre
les femmes comme les investisseurs. Mais "le Petit Barnum", comme
le surnomme amèrement son concurrent de Boulogne Billancourt, fait
des jaloux et agace les nombreux antisémites.
Lorsque Louis Renault l'invite à visiter sa nouvelle
usine, Citroën, vexé, se doit de réagir immédiatement. En 1933,
il fait bâtir en 6 mois, une cathédrale de verre et d'acier pouvant
produire 1000 voitures par jours. C'est dans ce temple de la productivité
que la PV surnommé ultérieurement "traction" voit le jour.
La "Petite Voiture", dévoilée en 1934
au salon de Paris, est véritablement révolutionnaire. Inaugurant
le système de traction prôné par l'ingénieur André Lefebvre, elle
démode toute la production automobile. Mais les sommes dépensées
sont phénoménales. André Citroën a épuisé toutes ses cartouches
au dépends de nombreuses banques et même emprunté de l'argent à
ses clients à des taux exceptionnels. Et les premiers défauts de
fabrication de la PV n'améliorent pas l'image de la firme au double
chevron.
Michelin, désormais principal créancier,
lance un immense plan de restructuration. Citroën ne peut plus faire
face aux échéances. Désespéré, il se tourne vers le gouvernement,
qui lui refuse toute aide. Mais en février 1934, un petit créancier
décide de porter plainte pour récupérer ses 60000 F. Dès le 21 décembre,
André Citroën demande la mise en liquidation judiciaire,
en déclarant : "Je ne braderai pas Javel". Le gouvernement
propose alors à Michelin de reprendre l'affaire pour calmer le mouvement
social des 250000 ouvriers renforcé par la protestation de 1500
créanciers et de milliers de petits porteurs.
André Citroën quitte son bureau en
1935. Six mois plus tard, il est emporté par, ce qu'on appelle alors
" la grande maladie ", un cancer de l'estomac. La traction permettra
à Michelin de déclarer 18 millions de bénéfices un an plus tard.
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